Je vais faire une confidence que mon arrogance naturelle de sciences-potard n'aurait jamais cru devoir faire un jour.
Je comprends enfin les conspirationnistes.
Depuis que je suis en âge de glisser des petits papiers dans des urnes, j'ai dû supporter les avances bizarres de ces théories paranoïaques et délirantes, énumérant les raisons pour lesquelles les américains n'ont pas marché sur la lune ou pourquoi les illuminati ou les hommes-reptiles ou les deux dominent le monde en secret. Je n'y ai jamais accordé crédit, et ce n'est toujours pas le cas. Mais surtout, je n'ai jamais compris comment de pareilles élucubrations pouvaient germer dans des esprits humains adultes.
L'oeuvre de fous, pensais-je.
Pendant mes études supérieures, qui est le moment où mon milieu social termine pour de bon de modeler le mépris de classe chez sa progéniture, on me fit comprendre que ces histoires naissaient naturellement au sein de ce pauvre peuple inculte qu'il nous appartenait de diriger.
En d'autres termes, pourquoi perdre du temps à essayer de trouver des raisons cohérentes aux delirium tremens de la cohue des moutons ? Ils sont analphabètes, méchants et laids. Si ça se trouve, certains d'entre eux n'ont même pas lu Machiavel.
L'argument de la stupidité pré-postulée des tenants de la thèse était évidemment très confortable pour des gens comme nous, qui avions tout de même autre chose à faire (comme, je vous le rappelle, apprendre par coeur le texte de l'ex-future Constitution européenne.) Et puis, comme nous étions tous raisonnablement de gauche, cela nous permettait de ne pas avoir à regarder dans les yeux la preuve la plus flagrante de notre échec intellectuel.
Car la gauche avait abandonné la pensée matérialiste depuis les années 80, c'est-à-dire, oh, trois fois rien : juste le squelette de toute pensée critique un tant soit peu efficace du capitalisme. Des notions qu'aucun militant ne pouvait ignorer dans les décennies précédentes. Des notions comme la solidarité de la classe dominante, la tendances naturelles de tout pouvoir à tester ses limites - et surtout, la totale vanité qui consiste à attendre des individus un comportement vertueux dans le cadre d'un système qui pousse au vice. Or, malheureusement, ce n'est pas parce que vous arrêtez de parler des problèmes que ceux-ci disparaissent. Les souffrances et les escroqueries dont les peuples étaient les victimes ont continué, simplement les nouveaux arrivants qui tentaient de protester contre elles ne savaient plus les nommer. Avec la perte de vitesse du marxisme et de sa terminologie, complexe mais si utile pour conceptualiser les problèmes posés par l'ordre social conservateur, les jeunes se sont retrouvés verbalement désarmés pour comprendre ce que le libéralisme était en train de leur faire subir.
Les théories du complot ne sont que des tentatives maladroites et infantiles de ré-identifier la lutte des classes.
Elles sont maladroites parce que si les conspirationnistes subodorent bien que le fond du problème est l'agressivité d'une classe dominante, solidaire, manipulatrice et consciente de ses intérêts, ils ne parviennent pas à l'intégrer dans un système économique général complexe parce que cela demande une longue réflexion sociologique et économique - et ils se bornent à s'agiter sur les manifestations les plus spectaculaires de cette solidarité de classe. Elles sont infantiles parce qu'elles s'arrêtent généralement au spectaculaire et spéculent des scénarios, certes très appréciables d'un point de vue de romancier, mais d'assez mauvaise facture de celui du réalisme politique.
Je ne parle même pas des théories les plus fumeuses et des canulars comme celui des hommes-reptiles (alors que, avouons-le, ce serait singulièrement cool si c'était vrai.) Je pense aux faits avérés que les conspirationnistes montent en épingle comme s'ils étaient la clé de notre soumission. Or, autant les contestataire sérieux peuvent sans trop de problème se différencier des andouilles qui hurlent aux Illuminati et aux aliens, autant l'insistance puérile de ces mêmes conspirationnistes sur la Trilatérale et le groupe de Bilderberg nous a fait beaucoup beaucoup de mal. Tellement de mal, en fait, que ces maladresses ont bien failli être le coup de grâce médiatique de toute pensée critique sérieuse du système.
Aujourd'hui, et c'est malheureux, les gens de gauche doivent dépenser une somme d'énergie folle pour arriver à parler de l'existence de la stratégie de la classe dominante sans qu'on leur renvoie systématiquement le conspirationnisme à la tronche. Quand il s'agit de critiquer l'agenda caché du FMI, ou les discussion à porte close de la Commission Européenne, on doit s'y prendre avec des pincettes. Alors qu'il me semble que l'existence du FMI et de la Commission, ainsi que l'opacité de leurs délibérations, sont raisonnablement établies. Répétons-le, il y a deux erreurs à ne pas faire en matière de complot : en voir partout, et n'en voir nulle part. La preuve en est que que certains complots échouent et finissent par être mis au grand jour.
Parce que bien sûr, Bilderberg et la Trilatérale existent. Tout comme le dîner du Siècle à Paris existe. Mais si ce n'était pas le cas, les problèmes ne seraient-ils pas les même ? Le système actuel produit et reproduit naturellement une classe oligarchique qui concentre les pouvoirs économiques et politiques, et qui assure sa cohésion par des mariages, des écoles privées pour les enfants et des lieux de vacances communs. Le plus étonnant serait plutôt que n'existât pas, dans un tel contexte, de lieu de rencontre entre ses membres.
Une critique sérieuse, qui nous permettrait de concevoir une alternative au système, ne peut qu'être systémique et matérialiste. Certes, il y a des complots. Il y a des discussions ourdies, loin des oreilles du peuple, pour le manipuler : il n'y a qu'à lire les témoignages des compagnons de Bonaparte, de Thiers, ou l'histoire de Vichy pour s'en rendre compte. Mais s'attarder à s'indigner sur le manque de vertu de ces comploteurs n'est qu'une perte sèche d'énergie. Ils sont les produits naturels d'un système qui pervertit irrémédiablement ceux qui, même avec les meilleures intentions du monde, acceptent d'y occuper une place de pouvoir. Les gouvernants ne sont jamais meilleurs que le système qui les encadre. Ou, pour citer Saint-Just accusant la monarchie, nul ne peut régner innocemment. Et de la même manière que le roi ne pouvait représenter l'intérêt général, non pas à cause de sa mauvaise nature, mais bien parce que la fonction de monarque qu'il remplissait était nuisible, nous ne pouvons attendre d'institutions iniques qu'elles produisent autre chose que des hommes iniques.
Vous êtes ici dans mes poches. Je vous remercie donc d'être indulgent envers tous les débris que vous pourriez trouver ici. Parfois, mes doigts s'agitent sur les histoires de ce monde énervant. Pour le reste, l'économie, l'histoire, et l'analyse des bases du système, vous y trouverez des info sur des gens qui en parlent tellement mieux que moi. Bienvenue.
vendredi 21 septembre 2012
mardi 4 septembre 2012
Responsabilités des honnêtes gens responsables
Allez, réveil, alarme, frappage du réveil, deuxième alarme, redressement, posage de pied par terre, essuyage des crottes de yeux.
Oui, mais le roi, même absolu, ne peut pas lever de nouveaux impôts sur le petit peuple - pour la bonne raison qu'il n'y a plus rien à sous-tirer au petit peuple déjà écrasé par des taxes féodales. Il faut donc prendre de l'impôt aux plus riches: les notables (c'est-à-dire les bourgeois, théoriquement du Tiers-Etats mais dont le niveau de vie s'était rapproché de celui de la noblesse), et les aristocrates.
Alors, scoop : si vous pouviez remonter dans le temps pour décrire notre régime représentatif à un intellectuel du XVIIIe siècle en le caractérisant de démocratie, il vous rigolerait au nez et vous répondrait que ce que vous décrivez, le régime électorale représentatif, est tout sauf une démocratie, et que le terme "démocratie indirecte" est une fumisterie. Une démocratie est un régime où l'assemblée des citoyens vote elle-même ses lois, et où les responsables sont tirés au sort parmis les citoyens.
La deuxième Constitution, celle de l'an I qui contient des innovations comme les droits économiques, une ébauche de possibilité de référendum, le droit et devoir d'insurrection et l'abolition de l'esclavage, ne sera jamais appliquée et un combat mortel opposera les Jacobins(extrême gauche) et les Girondins (gauche modérée) que ceux-ci finissentpar gagner, quand, en guillotinant à tour de bras et faisant passer les jacobins pour responsables, ils arrivent à retourner l'opinion parisienne contre eux.
L'empereur avait du nez. L'humiliation de l'armée Française, encerclée à Sedan, est totale. Napoléon III lui-même est fait prisonnier.
Or... c'est là qu'est l'os. Les conservateurs ont vu la capture de l'Empereur, ont compris que le pouvoir impérial parti et l'armée occupée avec les Prussiens, les socialistes avaient toute latitude pour installer leur version de la République (avec lois sociales et tout ce qui va avec). Ces messieurs, et avec eux les généraux de l'armée, ont donc presque immédiatement déclenché des pourparlers de paix. Un maréchal retranché dans l'Est de la France va même jusqu'à offrir sa reddition à Bismarck s'il le laisse marcher avec ses hommes sur Paris pour y maintenir la populace sous contrôle. A ce moment-là, l'armée française a encore de la ressource. Gambetta a regroupé une armée à Tours et peut briser facilement le siège de Paris.
Thiers va s'acheter une conduite auprès des royalistes en écrasant dans le sang la "révolte"* de la Commune de Paris, utilisant une armée consituée de prisonniers de guerre libérés pour l'occasion par les Prussiens et ayant l'avantage de n'avoir pas été au contact des idéaux socialistes - il faut dire que les premiers soldats que Thiers avait envoyés avaient fait défection.
Et la plus belle :
“Vous devez inculquer à vos élèves, en un temps où tant de passions et d’utopies font appel aux vains rêves, aux folles convoitises, cette idée qu’il y a, dans les choses humaines, des réalités plus fortes que les volontés humaines, des nécessités qui tiennent à la nature même des choses : que l’humanité est dirigée non par le caprice, mais par la science(…) Alors ne craignez pas d’exercer cet apostolat de la science, de la droiture et de la vérité, qu’il faut opposer résolument, de toutes parts, à cet autre apostolat, à cette rhétorique violente et mensongère (…) cette utopie criminelle et rétrograde qu’ils appellent la guerre de classe !” (Discours de Jules Ferry à la Sorbonne, lors de la séance d’ouverture des cours de formation des professeurs le 20 novembre 1892)
* J'ai mis révolte entre guillemets parce que la Commune a passé son temps à essayer de négocier avec Versailles pour éviter un affrontement. Les députés royalistes ont volontairement poussé au massacre parce qu'ils voyaient là l'occasion d'éliminer toute l'extrême-gauche d'un seul coup.
** Mise à jour : comme certains le savent, Chouard est devenu depuis largement infréquentable de par des sympathies (aveugles, espérons-le...) pour la clique soralienne, qu'il persévère non seulement à ne pas considérer comme fasciste, mais à ranger parmis les anti-système. Cela semble résulter d'un blocage intellectuel, d'un manque d'éducation politique matérialiste et d'une faute d'analyse chez lui, accompagné d'un braquage devant l'offensive des antifa contre lui. En ce qui me concerne, à l'époque où j'ai écris l'article, Etienne Chouard commençait déjà à déraper mais je gardais l'espoir que tout ça ne soit qu'un grand malentendu. Il a depuis persévéré, confirmé, et est devenu un habitué des conspi de l'UPR et d'E&R. Les thèses qu'il vulgarise sur le processus constituant, cependant, n'en souffrent pas en tant que telles (il ne les invente pas, d'ailleurs.) Je choisis donc de garder la référence. Allez voir, mais faites gaffes quand meme, la plupart des vidéos et articles connexes que Youtube vous proposera seront de tendance conspi-dieudo-soralo-asseliniennes.
vendredi 29 juin 2012
Trois cents ans et le sadisme chrétien bouge encore.
Quelqu'un ici se souvient-il d'une fois dans l'histoire où des compressions budgétaires massives ont relancé l'activité d'un pays ?
Une fois ?
Non ?
C'est bizarre, quand même. Parce que si on résumait brutalement les deux grandes orientations de sortie de crise proposées, on aurait un peu à gauche la "relance par la croissance," un vieux pot qui a jadis fait de bonnes soupes - et OUI, je sais qu'il y a une ou deux fois dans les années 80 où ça n'a pas marché. Je vous signale aimablement qu'il y a aussi des dizaines de fois dans les années 60 et 2000 pour l'Argentine ou ça a très, très bien marché.
Et puis, à droite, l'orientation de la rigueur budgétaire, de la coupe des dépenses publiques, politique dite du "que ces feignasses latines payent." Là, pour le coup, je vous mets au défi de trouver un exemple où ça a marché. Un exemple où ça a relancé le pays. Un exemple où ça a aidé à recréer de la richesse sans parasiter les pays voisins en faisant du dumping fiscal (spécial dédicace à l'Irlande.)
Vous trouvez ? Non ? C'est normal, il n'y en a pas. Et vous savez quoi ? Nos gentlemen rigoristes de droite le savent parfaitement. Et c'est ça qui me turlupine. Parce qu'après tout, ils ont aussi fait de bonnes études, ils ont aussi lu des tas de choses, ils ne sont pas plus bêtes que nous. Alors pourquoi s'entêter à vouloir nous serrer la vis si leur intention est de relancer la croiss....
Ah.
Oui, effectivement, la réponse est dans la question.
Donc les rigoristes ne font absolument pas ça pour relancer le pays. Mais alors quoi ? A quoi bon venir jouer les pères fouettards s'ils savent que les fouettés n'en seront pas plus avancer ?
Curieusement, cette question fait écho à une autre, qui n'a en apparence rien à voir : à quoi bon avoir l'obsession des prisons et de la répression alors que toutes les statistiques montrent que ça ne fait pas baisser la délinquance sans prise en charge simultanée de la réintégration des intéressés ?
Nous autres, à gauches, ça nous semble légèrement psychotique comme comportement. Faire oeuvre de coercition sur autrui tout en sachant que ça ne fait qu'empirer les choses est un comportement qui ne respire pas la maturité mentale.
Mais la droite, la droite... Elle aime punir. On oublie facilement cette vieille lubie chrétienne. Le coupable doit expier. La punition vaut pour elle-même, elle n'a pas à être justifiée par des histoires de hippies comme le bonheur des peuples ou l'enrichissement de l'humanité. Des gens se sont trompés, des pauvres, par nature inférieures et infantilisables : qu'ils expient. Qu'ils souffrent, même si le châtiement doit emporter la moitié de l'Europe. Les droitards seront contents.
Parce que pour ces gens, le bonheur des peuples est ridiculement secondaire en face de leur morale décatie de vieux patriarche à cravache frustré. Parce qu'il jouissent tellement de voir les autres souffrir, parce qu'ils ne mesurent leur propre sécurité à qu'à l'aune de leur capacité à maltraiter les autres. Parce qu'ils trouvent que "c'est bien fait pour eux", que "y a pas de raison d'abord", que "ils avaient qu'à pas." Parce que ces "adultes" n'ont jamais muri au-delà d'une court de maternelle.
Parce que, tels de vieux curés du XIXe, ils n'arrivent plus à ressentir leur propre vertu qu'en poussant les autres à se flageller.
C'est pour ça que la réaction a tellement de mal avec l'Etat de droit. Pour avoir cette vision du monde, il faut se concevoir non pas comme serviteurs des peuples, mais comme leur précepteurs.
Il faut du mépris et de l'indifférence à la souffrance.
Et le plus drôle, c'est que beaucoup de ces gens vont à l'Eglise le dimanche.
Seigneur, ne leur pardonne pas, car ils savent exactement ce qu'ils font...
samedi 23 juin 2012
Euro-superstitions
Vous me croirez, si je vous raconte comment en 2004, on obligeait les étudiants de Sciences-Po à apprendre par coeur la Constitution Européenne ? Ne riez pas.
Avec le recul des années, ça paraît effectivement dingue. A l'ouest. Pourtant, je n'arrive pas à en vouloir aux gamins que nous étions. Il faut l'avoir vu et vécu de l'intérieur pour comprendre. L'Europe, l'Europe... Pour nous, c'était la réponse. Quand on a vingt ans et que l'alpha et l'omega de la lutte politique est l'antifascisme et la fin des guerres, et que des professeurs encravatés, éloquents et souvent eux-mêmes sincèrement convaincus, vous expliquent que pour la première fois dans l'Histoire, les peuples s'aiment grâce à l'Europe !
Vous n'avez pas encore entendu parler de déficit démocratique, vous n'avez pas encore lu Marx. Vous ne savez encore rien du monde, d'autant plus que sociologiquement, vous avez été relativement épargné dans la vie. Et vous trouvez l'idée belle, alors vous roulez avec.
En ce temps-là, l'exposé le plus traité par les élèves posait la question suivante :
"Une Union monétaire est-elle possible sans union politique ?"
On attendait de l'élève qu'au terme d'un exposé de dix minutes en deux ou trois parties, il conclut en expliquant que bien évidemment, l'union politique devra venir, et que l'union monétaire est là pour forcer à terme l'union politique en liant de fait les intérêts des Etats entre eux. Parfois, un original souverainiste vous soutenait que tant que l'union se faisait en dehors du contrôle des peuples souverains, elle ne pouvait être et ne serait jamais légitime. On lui répondait, avec un sourire entendu, que "ça viendra." Et nous tous, béats, de répondre : "Il faut parfois prendre de l'avance sur les peuples ! Pense à l'abolition de la peine de mort."
Tout le fait religieux de l'Union Européenne est là. Un moment donné, nous avions cessé de réfléchir et commencé à croire. Nous avons psalmodié des homélies, imaginé que l'union économique accoucherait forcément d'une union politique, que celle-ci serait naturellement démocratique. Il n'y a, toute chose égale par ailleurs, aucune raison logique à ces deux suppositions. Pourtant, cela nous paraissait naturel, presque biologique. Nous nous croyions évolutionnistes, et nous étions créationnistes.
La nature même du plan était infaillible. Les Etats renâclaient à abandonner leurs souverainetés dans une unions politique, alors les bons européistes les pousseraient lentement à imbriquer leurs économies de façon si étroite que le jour où la crise surviendrait, ils n'auraient d'autre choix que de se contraindre à l'union politique.
Blague à part, vous savez ce que ça veut dire, en vrai, une union politique et budgétaire ? Aux Etats-Unis, par exemple, l'Etat de Floride est largement financé par le reste du pays. Pareil pour le Mississippi. A des niveaux dont la Grèce rêverait. C'est normal : une union budgétaire suppose que les régions les plus fortes du pays compensent les régions les plus faibles.
Alors, seriez-vous prêt, pour faire les Etats-Unis d'Europe, à accepter des transferts de fond massifs depuis la France et l'Allemagne en direction de la Grèce ? Les étudiants de Sciences-po des années 2000 considéraient que le jour venus, vous le seriez.
Eh bien, la grande crise est là, et je ne sais pas pour vous, mais les allemands ont répondu. Ils n'accepteront jamais de financer la Grèce. Ni le Portugal. Ni l'Espagne. Ni aucun autre pays de cette Europe. Le pays le plus peuplé et le plus riches a clairement dit qu'il lui importait peu que les pays européens plus faibles crèvent.
Et c'est ainsi que l'Allemagne tua pour de bon l'idée d'un grand pays européen, et que la stratégie qu'on nous avait tant prêché se révéla inefficace. Et nous, nous avions accepté une technocratie inhumaine, et une destructions de nos espaces démocratiques nationaux... pour rien.
Dorénavant, l'Union Européenne telle qu'elle existe, n'avancera plus. Elle est réduite à jamais à cette forme qui ne devait être que transitoire, celle d'une entité non-démocratique au service des Etats les plus riches ayant toute licence pour asservir les Etats les plus pauvres, avec comme seule légitimation la volonté de maintenir sa propre existence.
Une autre Europe naîtra, débarrassées des hallucinations du tout-économique. Et peut-être retrouverons nous dans un autre projet européen qui aurait appris de ses erreurs, l'enthousiasme que nous éprouvions jadis. Ou peut-être que l'Union Européenne disparaîtra totalement, nous ramenant vers nos Etats-nations boiteux et bornés, mais qu'au moins nous élisons nous-même.
Mais malheur à nous si cette Union Européenne survit tel quel. Car ce n'est plus l'Europe. Ce n'est plus un grand méta-Etat qui aurait à coeur de protéger ses peuples. Il n'y a plus qu'une superstructure bureaucratique exécutant son seul mandat -protéger la rente des pays les plus riches- comme un automate. Une administration sans autre but que sa propre survie, et qui organise la mise au pas des citoyens dans ce sens.
Et nous ayant cru inventeurs géniaux de la paix universelle, nous nous découvriront vulgaires plagiaires d'une des plus vieilles rengaines des hommes : la tyrannie.
Avec le recul des années, ça paraît effectivement dingue. A l'ouest. Pourtant, je n'arrive pas à en vouloir aux gamins que nous étions. Il faut l'avoir vu et vécu de l'intérieur pour comprendre. L'Europe, l'Europe... Pour nous, c'était la réponse. Quand on a vingt ans et que l'alpha et l'omega de la lutte politique est l'antifascisme et la fin des guerres, et que des professeurs encravatés, éloquents et souvent eux-mêmes sincèrement convaincus, vous expliquent que pour la première fois dans l'Histoire, les peuples s'aiment grâce à l'Europe !
Vous n'avez pas encore entendu parler de déficit démocratique, vous n'avez pas encore lu Marx. Vous ne savez encore rien du monde, d'autant plus que sociologiquement, vous avez été relativement épargné dans la vie. Et vous trouvez l'idée belle, alors vous roulez avec.
En ce temps-là, l'exposé le plus traité par les élèves posait la question suivante :
"Une Union monétaire est-elle possible sans union politique ?"
On attendait de l'élève qu'au terme d'un exposé de dix minutes en deux ou trois parties, il conclut en expliquant que bien évidemment, l'union politique devra venir, et que l'union monétaire est là pour forcer à terme l'union politique en liant de fait les intérêts des Etats entre eux. Parfois, un original souverainiste vous soutenait que tant que l'union se faisait en dehors du contrôle des peuples souverains, elle ne pouvait être et ne serait jamais légitime. On lui répondait, avec un sourire entendu, que "ça viendra." Et nous tous, béats, de répondre : "Il faut parfois prendre de l'avance sur les peuples ! Pense à l'abolition de la peine de mort."
Tout le fait religieux de l'Union Européenne est là. Un moment donné, nous avions cessé de réfléchir et commencé à croire. Nous avons psalmodié des homélies, imaginé que l'union économique accoucherait forcément d'une union politique, que celle-ci serait naturellement démocratique. Il n'y a, toute chose égale par ailleurs, aucune raison logique à ces deux suppositions. Pourtant, cela nous paraissait naturel, presque biologique. Nous nous croyions évolutionnistes, et nous étions créationnistes.
La nature même du plan était infaillible. Les Etats renâclaient à abandonner leurs souverainetés dans une unions politique, alors les bons européistes les pousseraient lentement à imbriquer leurs économies de façon si étroite que le jour où la crise surviendrait, ils n'auraient d'autre choix que de se contraindre à l'union politique.
Blague à part, vous savez ce que ça veut dire, en vrai, une union politique et budgétaire ? Aux Etats-Unis, par exemple, l'Etat de Floride est largement financé par le reste du pays. Pareil pour le Mississippi. A des niveaux dont la Grèce rêverait. C'est normal : une union budgétaire suppose que les régions les plus fortes du pays compensent les régions les plus faibles.
Alors, seriez-vous prêt, pour faire les Etats-Unis d'Europe, à accepter des transferts de fond massifs depuis la France et l'Allemagne en direction de la Grèce ? Les étudiants de Sciences-po des années 2000 considéraient que le jour venus, vous le seriez.
Eh bien, la grande crise est là, et je ne sais pas pour vous, mais les allemands ont répondu. Ils n'accepteront jamais de financer la Grèce. Ni le Portugal. Ni l'Espagne. Ni aucun autre pays de cette Europe. Le pays le plus peuplé et le plus riches a clairement dit qu'il lui importait peu que les pays européens plus faibles crèvent.
Et c'est ainsi que l'Allemagne tua pour de bon l'idée d'un grand pays européen, et que la stratégie qu'on nous avait tant prêché se révéla inefficace. Et nous, nous avions accepté une technocratie inhumaine, et une destructions de nos espaces démocratiques nationaux... pour rien.
Dorénavant, l'Union Européenne telle qu'elle existe, n'avancera plus. Elle est réduite à jamais à cette forme qui ne devait être que transitoire, celle d'une entité non-démocratique au service des Etats les plus riches ayant toute licence pour asservir les Etats les plus pauvres, avec comme seule légitimation la volonté de maintenir sa propre existence.
Une autre Europe naîtra, débarrassées des hallucinations du tout-économique. Et peut-être retrouverons nous dans un autre projet européen qui aurait appris de ses erreurs, l'enthousiasme que nous éprouvions jadis. Ou peut-être que l'Union Européenne disparaîtra totalement, nous ramenant vers nos Etats-nations boiteux et bornés, mais qu'au moins nous élisons nous-même.
Mais malheur à nous si cette Union Européenne survit tel quel. Car ce n'est plus l'Europe. Ce n'est plus un grand méta-Etat qui aurait à coeur de protéger ses peuples. Il n'y a plus qu'une superstructure bureaucratique exécutant son seul mandat -protéger la rente des pays les plus riches- comme un automate. Une administration sans autre but que sa propre survie, et qui organise la mise au pas des citoyens dans ce sens.
Et nous ayant cru inventeurs géniaux de la paix universelle, nous nous découvriront vulgaires plagiaires d'une des plus vieilles rengaines des hommes : la tyrannie.
lundi 7 mai 2012
Cosmétique républicaine
Les lendemains d’élections sont les pires des
lundis.
J’ai vécu la journée d’hier
comme un hui-clos pesant. Être du bon côté de la fracture numérique a un prix,
celui de la pulsion frénétique à chercher sur le net les info qu’un utilisateur
chevronné de la Toile 2.0 est sensé savoir trouver. On mourrait de ne pas
savoir.
Il fallut attendre 20h pour respirer, mais le
souffle était court. 51% alors qu’on en espérait 53, c’est avoir inconsciemment
passé quinze jours à marcher au bord d’un gouffre et ne s’en apercevoir à
l’arrivée.
Je ne vais pas revenir sur la soirée qui
suivit, le soulagement, le relâchement des nerfs, la joie de circonstance et la
fête de la Bastille. Sincères ou pas, les effusions sont légitimes un soir
d’élection. Refuser au pays le moment des passions incontrôlées et hypocrites, des
danses collectives et des chansons naïves, c’est lui refuser son cœur et sa
culture.
Mais nous sommes lundi. La course reprend. Ce
qui vient de nous arriver, nonobstant les deux semaines d’apnée et
l’inspiration salutaire d’hier soir, n’était pas une simple élection. C’était
le plébiscite organisé, esthétisé et faussement populaire de la monarchie
quinquennale sous laquelle nous vivons depuis soixante ans et qui s’assure
ainsi que « tout change pour que rien ne change. » Le système de la
Ve République s’autorise une parenthèse gauchiste pour que son essence
droitière reste intacte.
Si vous pensez que j’exagère en parlant d’essence
droitière, prenez le temps de considérer ce que vous avez vécu ces derniers
mois. La république, dont la légitimité n’est jamais remise en doute parce que
gaullienne, vous a fait choisir un homme. Vous l’avez jugé sur des notions
aussi vagues que sa « stature présidentiable », comment il pourrait
représenter la « grandeur de la France », comment il pourrait
« rassembler ». Personne ne prend la peine d’expliciter ce que serait
exactement une « stature », et peu de gens débattent sur ce qui
constitue de la France la « grandeur ». L’adjectif
« présidentiable » n’est que peu descriptif, il ne fait que désigner
celui qui aurait la dite stature – donc cet espèce de tenue aristocratique qui
donnerait ou nom le don mystique de pouvoir prétendre à la fonction suprême.
Ce champ lexical n’est pas celui de la raison.
Donc ce n’est pas celui de la République.
C’est un vocabulaire religieux, qui fait appel
non pas au débat public, mais à des notions inexplicables que chaque individu
doit tâcher de ressentir intérieurement. Ce vocabulaire est donc, historiquement
et culturellement, monarchiste.
Après vous avoir fait voter pour ce président
mystique, on vous fait élire un Parlement. C’est la grande concession du
système, et vous noterez alors à quel point celui-ci s’en méfie. L’élection
législative n’est pas sexy, elle ne met en jeu aucun culte du chef, alors on
s’en débarrasse aussi vite que possible après la présidentielle avec comme mot
d’ordre de donner les moyens au chef de faire ce qu’il veut.
Ce système électoral, à lui seul, verrouille
idéologiquement la République – et ce, même si la gauche de gouvernement arrive
à s’y faire une place. Car, et c’est la plus belle et la plus perverse fonction
du système, cette pyramide de pouvoir est conçue pour donner le tournis à celui
qui est en haut. La Ve République est faite pour endoctriner le président
gauchiste avant qu’il ne puisse changer le système, car pour s’y faire élire,
celui-ci doit d’abord se plier au culte du chef, céder aux tentations de la
sur-personnalisation, et in fine à la
monarchisation. Et la monarchisation, les enfants, à votre avis... Ca pousse à
gauche ou ça pousse à droite ? Poser la question, c’est y répondre.
Que la droite s’accommode aussi bien de ce
système n’a rien de surprenant : c’est son
système. Elle s’y sent comme un poisson dans l’eau. L’autoritarisme et la
discipline des masses lui sont idéals, et elle s’y plie le doigt sur la couture
du pantalon. Cela fait partie de son folklore.
Ca ne semble pas faire partie de celui de la
gauche, en revanche, d’où les espoirs systématiquement mis dans le genre de
victoire que les journées comme le 6 mai nous octroient. Pourtant, à chaque
fois, les sociaux-démocrates semblent se couler sans difficulté dans ce moule,
et cela ne lasse pas d’interpeler. C’est que cette étiquette
« gauche » qui regroupe à la fois le centre-gauche et la gauche
radicale est extrêmement trompeuse, les premiers s’étant fait une spécialité de
s’approprier les succès des luttes menées par les seconds – bien souvent,
d’ailleurs, contre eux. Qui se rappelle que Clémenceau était un
socialiste ? Que ceux-ci ont, en France et en Allemagne, voté les crédits
de guerre en 1914 ? Que les réformes du Front Populaire ont été imposées à
Blum par la rue ? Que c’est Jules Moch, un ministre socialiste, qui a fait
donner l’armée contre les mineurs en grève en 1948 ? Qu’en 2002, le PS
français soutenait l’adversaire de Lula au Brésil, avant de retourner
veste ?
La gauche et l’extrême-gauche ont une
tradition d’alliance contre l’ennemi commun de droite. A la faveur de cela, le
public s’est habitué à faire l’amalgame entre les deux et ainsi à attribuer à
la gauche de gouvernement les succès et les luttes de la gauche radicale. Pour
analyser le PS convenablement, il faut oublier cet amalgame.
Et une fois que c’est fait, il ne reste qu’un
parti gestionnaire, héritier du paternalisme des trente glorieuses et qui a
comme vocation la conquête du pouvoir. Et c’est tout. Tout le bagage
idéologique solide de la gauche venant de son aile radicale, le centre-gauche
isolé de celle-ci n’est plus qu’une jachère politique, où ne pousse plus que
les graines que le vent dépose. C’est ainsi que le PS est devenu au fil du
temps, esclave des modes, se soumettant mollement au reaganisme dans les années
80, se concentrant sur les histoires de mœurs et abandonnant le terrain
économique dans les années 90, adhérant au blairisme dans les années 2000, n’osant
jamais faire autre chose que de suivre la pensée unique du moment.
Avec l’affaiblissement de l’extrême-gauche
dans les années 90, le PS n’avait plus personne sur qui plagier ses idées
à gauche, et plutôt que de développer les siennes, a décidé de plagier à
droite.
Et a ainsi totalement loupé le train de
l’altermondialisme, qui prend enfin son essor aujourd’hui avec la constitution
en appareils politiques efficaces des gauches radicales européennes, celles-ci
ayant fini par synthétiser elle-même ces nouvelles aspirations sociales et
écologiques.
Le PS est donc en-dehors de la vraie partie
qui se joue maintenant, et qui comme l’a écrit Lordon, se joue entre ceux qui
veulent rester dans le cadre actuel, et ceux qui ont mis au point des ambitions
de sortie de ce cadre. Et en étant en-dehors de ce combat tout en cherchant le
pouvoir, en voulant gouverner sans changer le cadre, il prend de fait le pari
de rester dans le cadre. Et, ainsi de donner raison à la formule : changer
pour que rien ne change.
On en revient donc toujours au même
point : la Ve République est un régime pervers et doit être abattue. C’est
une république plébiscitaire, créée dans des circonstances particulières, sans
constituante, pour répondre à une situation de trouble précise. En d’autres
mots, c’est un régime qui aurait dû être transitoire. Malheureusement, ce
régime a organisé sa propre invulnérabilité en assurant l’endoctrinement de
l’ensemble des partis suspects de pouvoir le changer.
C’est un régime qui se justifie sur un seul et
unique argument : ne pas retrouver la proverbiale instabilité de la IVe
République. Cet argument est une tromperie, car derrière l’apparence de
stabilité donnée par l’inamovibilité du Président et du Premier ministre,
combien de remaniement ministériels ? Quid
de la valse des secrétaires d’Etat ? Il ne se passe plus un an sous la Ve
République sans remaniement ministériel majeur. Quelle politique de long terme
peut être soutenue dans de telles conditions ?
République superficielle, république
d’apparence, la Ve République a en réalité une peur bleue du débat et du choix
démocratique. Elle installe à l’occasion de l’élection présidentielle un culte
du chef qui invite l’électeur à se prononcer non sur des idées, mais sur des
appréciations mystiques de stature et d’aura. Elle consacre le vote utile, qui
coule dans le béton la difficulté pour le citoyen de voter selon ses convictions
en lui assurant toujours la présence d’un candidat-du-pire-qu’il-faut-éliminer.
Et elle parachève le travail en faisant de l’élection du parlement, acte
démocratique fondateur, une simple formalité. Ecoutez-les vous dire « donnez
à Hollande les moyens de sa politiques aux législatives !»
Des « moyens » ! Mais comment
ose-t-on parler ainsi du Parlement ? Voici l’élection des
représentants du peuple, siégeant en assemblée, possédant la force législative,
cette Assemblée où s’est faite et défaite l’Histoire républicaine, voici cette
élection subordonnée au plébiscite délirant d’un homme élu soit sur la base d’une
ferveur quasi-religieuse, soit par dégoût de son concurrent ! Le choix de
juin devrait être beaucoup plus important que celui de mai. Pourtant, il lui
sera accessoire. Ce n’est pas innocent : l’élection législative est la
plus démocratique et la plus symbolique de toutes, et un système aussi
intrinsèquement conservateur se doit de la désarmer.
Nous vivons dans un régime qui fuit le peuple,
qui l’humilie, qui lui interdit l’accès à sa raison et au débat non pas en le
privant d’élections, mais en faisant en sorte à chaque élection que le peuple
ait quelque chose de plus urgent à faire, comme choisir un chef, éliminer un
danger, ou donner des « moyens » au dit chef. Elle fait peser sur ce
peuple la sourde et redoutable menace, s’il ne se plie pas à ces invectives
implicites, de créer ce qu’il est convenu d’appeler « les conditions de
l’inaction », terrifiante appellation qui ne désigne ni plus ni moins que
le monde où les politiques et les citoyens oseraient discuter entre eux avant
de faire n’importe quoi. A ce titre, la Ve République est une application
frappante du sophisme néo-libérale appliqué à une institution politique : est légitime ce qui est efficace, est
efficace ce qui est rapide, et rien n’est moins rapide que le débat
démocratique, donc il faut limiter le débat démocratique.
Le vrai combat contre la droite n’est pas à
qui dominera cette fausse république. Il est à celui qui arrivera à la
détruire.
Nous sommes lundi matin et tout reste encore à
faire.
samedi 21 avril 2012
Sérieusement.
Je lance un appel aux journalistes. Dites-nous que c'est un hasard.
S'il vous plait.
Convainquez-moi.
Convainquez-moi qu'on ne doive rien déduire de l'oubli du journal Métro de remettre la photo de Mélenchon et Bashar Al Assad dans son contexte à un moment de la campagne où plus aucun démenti n'est publiable.
Expliquez-moi que le tir coordonné de tous les medias de droite et de gauche contre le Front de gauche ne répondait à rien d'autre que la bonne conscience des éditocrates, et que l'oubli de mentionner le meeting de jeudi soir où nous étions 60 000 personnes tout en vantant les meetings à moins de 5000 de Bayrou et Lepen est une malencontreuse erreur.
Donnez-moi les vraies raisons qui ont poussées Hollande et Sarkozy à organiser des meeting en plein air sur le modèle du Front de gauche, alors que celui-ci ne l'avait fait que par l'impossibilité financière de louer des graneds salles.
Donnez-moi les vraies raisons qui ont poussé Hollande à vouloir tout d'un coup taxer les plus riches, et hier à prétendre qu'il désirait que la BCE prête aux Etats, soit deux idées tirées directement du programme de Mélenchon.
Donnez-moi les vraies raisons qui ont poussé Sarkozy à vouloir poursuivre les évadés fiscaux et à remettre en cause l'indépendance de la BCE, soit eux idées tirées directement du programme de Mélenchon.
Dîtes pourquoi ces deux candidats nettement en avance dans les sondages se sentent obliger d'improviser, dans la plus grande panique, des copies des idées d'un homme dont ils ne devraient avoir rien à craindre.
Dîtes pourquoi Sarkozy s'est déclaré indifférent au fait que des media et réseaux sociaux violent la loi et propagent les premiers résultats en avance dimanche, comme s'il anticipait un danger qui nécessiterait de mobiliser ses électeurs en fin de journée.
Dîtes-nous, expliquez-nous, convainquez-nous qu'il n'y a aucun rapport avec cette rumeur d'enquête de la DCRI plaçant Mélenchon à un point d'écart potentiel de Sarkozy dimanche soir, rumeur qui aurait fait paniquer tous les milieux bien informés (politiques et médiatiques.)
S'il vous plait.
Parce qu'on est samedi matin, et j'aimerais bien qu'on me convainque que l'éléphant que j'ai trouvé assis sur mon ordinateur n'est qu'une hallucination.
S'il vous plait.
Convainquez-moi.
Convainquez-moi qu'on ne doive rien déduire de l'oubli du journal Métro de remettre la photo de Mélenchon et Bashar Al Assad dans son contexte à un moment de la campagne où plus aucun démenti n'est publiable.
Expliquez-moi que le tir coordonné de tous les medias de droite et de gauche contre le Front de gauche ne répondait à rien d'autre que la bonne conscience des éditocrates, et que l'oubli de mentionner le meeting de jeudi soir où nous étions 60 000 personnes tout en vantant les meetings à moins de 5000 de Bayrou et Lepen est une malencontreuse erreur.
Donnez-moi les vraies raisons qui ont poussées Hollande et Sarkozy à organiser des meeting en plein air sur le modèle du Front de gauche, alors que celui-ci ne l'avait fait que par l'impossibilité financière de louer des graneds salles.
Donnez-moi les vraies raisons qui ont poussé Hollande à vouloir tout d'un coup taxer les plus riches, et hier à prétendre qu'il désirait que la BCE prête aux Etats, soit deux idées tirées directement du programme de Mélenchon.
Donnez-moi les vraies raisons qui ont poussé Sarkozy à vouloir poursuivre les évadés fiscaux et à remettre en cause l'indépendance de la BCE, soit eux idées tirées directement du programme de Mélenchon.
Dîtes pourquoi ces deux candidats nettement en avance dans les sondages se sentent obliger d'improviser, dans la plus grande panique, des copies des idées d'un homme dont ils ne devraient avoir rien à craindre.
Dîtes pourquoi Sarkozy s'est déclaré indifférent au fait que des media et réseaux sociaux violent la loi et propagent les premiers résultats en avance dimanche, comme s'il anticipait un danger qui nécessiterait de mobiliser ses électeurs en fin de journée.
Dîtes-nous, expliquez-nous, convainquez-nous qu'il n'y a aucun rapport avec cette rumeur d'enquête de la DCRI plaçant Mélenchon à un point d'écart potentiel de Sarkozy dimanche soir, rumeur qui aurait fait paniquer tous les milieux bien informés (politiques et médiatiques.)
S'il vous plait.
Parce qu'on est samedi matin, et j'aimerais bien qu'on me convainque que l'éléphant que j'ai trouvé assis sur mon ordinateur n'est qu'une hallucination.
mercredi 11 avril 2012
Comment quitter l'empire du Milieu
Dieu, s’il existe, saurait que j’étais plutôt programmé pour le centrisme.
Le doute systématique et la méfiance
vis-a-vis des extrêmes qui est prêché à Sciences-Po ne me prédisposait pas au
stalinisme décomplexé. Oh, j’ai toujours été de gauche, mais que voulait dire
être de gauche dans les années 2000 ? Economiquement, le libéralisme avait
conquis l’univers et ne restait comme unique champ de bataille que le terrain
des mœurs. Alors on votait contre la vilaine droite réactionnaire. Le deuxième
bulletin de vote de ma vie a été pour Chirac, pour faire barrage à Lepen. Le
troisième a été pour Bayrou, pour faire barrage à Sarkozy. Le quatrième pour
Royal, avec le même but. Avec un peu plus à chaque fois l’impression de brader
son âme.
A la même époque, j’entrais par la petite
porte dans le monde de l’édition. Mes dernières années à Sciences-Po auprès de
professeurs désabusés m’avaient convaincu de la vanité dans la période actuelle
de l’engagement politique et journalistique auquel j’aurais pu me destiner.
Mais quand l’économie est devenue une science dure, uniquement affaire
d’expert, que le politique n’a plus d’autre problème à régler que le mariage
gay, et qu’il est de notoriété public que plus personne ne gagne sa vie ni ne
peut correctement faire son travail dans le journalisme, l’édition de BD
devient, pour un jeune homme, un métier aguicheur.
J’ai trottiné comme ça jusqu’en 2008, quand les
banques ont explosé.
Au début, j’ai suivi ça de loin, sans penser
pouvoir comprendre ces histoires de subprime, de lémanebrozeurs et de produits
dérivés. Comme tout le monde. Je n’ai pas été surpris quand il a fallu sauver
les banques alors que l’Etat était déjà soi-disant en faillite : même
dépolitisé, je m’attendais quand même à ce que les gouvernements conservateurs,
toujours renâclant aux dépenses sociales, trouvassent miraculeusement des sous
pour leurs amis banquiers. Mais ça n’allait pas plus loin et je gardais pour
acquis, au regard de mes années d’études, de mes dizaines d’exposés et des
nombreux cours sur le sujet, que les Etats, aujourd’hui, ne pouvaient pas tout.
Et puis j’ai vu les montants donnés aux
banques, et comme tout le monde, je me suis brutalement demandé si on ne
s’était pas foutu de ma gueule pendant dix ans.
Les milliers de milliards débloqués en une
nuit ont brutalement mis par terre les bases de ma pensée unique. J’ai pris
conscience qu’il y avait quelque chose de basique, de fondamental dans cette
histoire, que je n’avais pas compris, ou pas appris.
Or la crise a cette vertu qu’en démontrant
l’incompétence des tenants de la pensée unique, elle laisse un champ libre pour
ceux qui jusqu’ici ne pouvaient que difficilement faire passer leurs analyses.
Le déclic, ce fut lui. Frédéric Lordon, chercheur au CNRS, tenant de l’économie
régulatrice, exprime avec un vocabulaire fleuri et une précision notariale les origines
de nos souffrances. Celles-ci avaient une explication économique qui trouvait
ses racines dans les failles essentielles du capitalisme, bien sûr, des failles
théorisées depuis longtemps par des penseurs comme Marx et Keynes. Malgré tout,
nous avions été pris par surprise comme un général français à Sedan, et c’était
là pour moi le cœur du problème.
Pourquoi, puisque tant d’analystes et de
chercheurs connaissaient les défauts du système, n’avons nous rien vu
venir ?
Et la réponse que j’ai trouvée auprès de
Lordon, d’Emmanuel Todd, de Jacques Sapir, des auteurs des « Nouveaux chiens de garde » et de « L’oligarchie des incapables » et à
travers eux de Bourdieu et de Marx a été glaçante. Tous ces auteurs ont fait
l’analyse sociologique et ethnologique des milieux professionnels des experts,
journalistes, politiques, économistes vulgarisateurs et universitaires qui
théoriquement auraient dû jouer le rôle de la sirène d’alarme dans cette
histoire. La conclusion n’était pas une théorie du complot. C’était pire. C’était une infirmité de classe. Un
aveuglement global, ontologique, d’une classe dirigeante qui fonctionne en vase
clôt depuis un bon siècle, et qui est devenue fondamentalement incapable
d’analyser objectivement le système capitaliste tant ses intérêts y sont liés
dans des réseaux professionnels, familiaux et amicaux.
En gros je découvrais que les théories que
j’avais dans mes jeunes années classées comme certes, intéressantes et
importantes du point de vue historiographique, mais légèrement paranoïaques et conspirationistes,
s’avéraient objectivement fondées.
Et dans cette même foulée, je comprenais que
sociologiquement et idéologiquement, les socio-démocrates actuels venaient du
même moule, s’étaient à force de gouverner liés aux mêmes intérêts que les
autres. Je prenais conscience de toutes les forfaitures de la gauche modérées
dans l’Histoire du XXe siècle.
Alors la pourriture du système devient
autrement palpable. Mais j’aurais toujours pu voir ça comme un exercice de long
terme et donner dans le « réalisme » à court-terme. Continuer à soutenir
le moins pire. Voter PS quand même en espérant, lentement, faire changer les
choses.
Perdu. Il y avait la Grèce. Le grand
laboratoire du libéralisme, là où le stade ultime du capitalisme réalise enfin
son rêve : démembrer et anéantir concrètement un Etat. Ca se passe aujourd’hui.
Pas loin. Ca a commencé en Espagne et en Italie.
En août dernier, seuls deux hommes portaient
ces inquiétudes et leurs proposaient des solutions : Montebourg et
Mélenchon (je ne compte pas Marine Lepen : les héritières
multimillionnaires machistes, racistes, islamophobes, homophobes et ultracatho
sont intrinsèquement contre-révolutionnaires, qu'elles soient néo-libérales ou pas.)
Montebourg est hors-course. Alors je vote
Mélenchon. J’ai décidé cela avant même de l’avoir vu sur scène, avant d’avoir
vécu la foule de la Bastille. Je vote pour le parti qui porte les idées des
économistes atterrés, ceux qui avaient tout prévu et que personne n’avait
écoutés. Je vote pour le parti de gauche qui ne parle ni de faire le
communisme, ni de se soumettre à l’économie de marché, mais de la République,
souveraine et démocratique, qu’il faut rétablir.
Pourtant je lis les journaux, je lis Jacques
Julliard dans Marianne, et j’apprends qu’en réalité, moi et les autres
électeurs du Front de gauche ne sommes
pas des électeurs mais le public d’une rock-star. J’apprends que le programme
du Front de gauche est un programme qui « donne du rêve » alors qu’il
y a un programme politique précis. Que Mélenchon « séduit la foule »
alors que les rassemblement du Front de gauche étaient pleins à craquer avant
même que les talents de tribuns de Mélenchon soient reconnus par la télé
(probablement des gens qui passaient par là par hasard.) J’apprends que nous
sommes la gauche « pas sérieuse » alors que nous avons, en premier,
chiffré les recettes et les dépenses de notre programme.
J’ai perdu mes dernières illusions sur le
monde des journalistes. Ils voient une scène, un type qui parle, des gens qui
sont venu le voir à leur frais et qui applaudissent : c’est une rock star.
Il voient une scène, un type qui parle, et des gens à qui un parti politique a
payé le billet train qui baillent au premier rang : c’est un meeting
politique. Voilà l’étendue de leur imagination.
Deuxième étape : la rock star réuni plein
de monde en plein air. Hitler aussi réunissait plein de monde en plein air.
Donc les réunions en plein air, c’est nazi. Voilà l’étendue de leur vision
politique.
C’est n’est même pas de la mauvaise volonté.
Ce n’est même pas de l’incompétence. C’est la bêtise pure et simple de gens qui
ont le nez dans le guidon depuis tellement longtemps qu’ils ne sont plus
habitués à penser. Ils n’écrivent plus leurs articles, ils les génèrent comme
un programme informatique génère un fichier : sans regarder ce que c’est.
Ils oublient la première leçon du chercheur : rien n’est évident, rien
n’est acquis – et le « bon sens » n’existe pas.
Et quand le candidat du Front de gauche
s’accroche avec l’un d’entre eux, ou critique le système médiatique dans son
ensemble, c’est au niveau personnel que
chacun se sent attaqué, comme le prouve la virulence des réactions. Admettre
que l’un d’entre eux puisse mal faire son travail, c’est admettre explicitement
ce secret de polichinelle qui les mine tous : plus aucun journaliste en
France n’arrive à travailler correctement, et tous le vivent mal.
Ils se réduisent à un groupe de gens qui, ne
pouvant plus accomplir ce sacerdoce qui définissait leur utilité publique, en
conçoivent une grande culpabilité et une infinie susceptibilité. Et comme
souvent, de telles personnes finissent par dire n’importe quoi.
Non, mes amis journalistes, Jean-Luc Mélenchon
ne me fait pas rêver.
Il ne me « donne pas du rêve » non
plus. Vous avez une curieuse idée du rêve.
Tolkien m’a donné du rêve. Lucas m’a donné du
rêve. Dan Simmons m’a donné du rêve, à l’époque où il écrivait des histoires au
lieu de dénoncer les étudiants palestiniens. Hergé a donné du rêve. Spielberg a
donné du rêve. Toriyama a donné du rêve.
Il se trouve que je n’ai envie de voter ni
pour Tolkien, ni pour Lucas, ni pour Hergé, mais que je vais voter pour
Jean-Luc Mélenchon. Qui, lui, ne me donne pas du rêve.
Il donne de l’espoir et de l’ambition, et les
enfants, ce n’est quand même pas la même chose.
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